Selle sans sel
Il s'appelait"Minet". Paix à son âme. De la cendre à la cendre il est retourné, avec la clope comme trait d'union.
il avait fait l'école hôtelière dans les années 60 et je l'ai connu comme chef de rang lorsque je suis "rentré"en hotellerie de luxe. Un mètre cinquante au garrot, déplumé comme un vautour, et avec un ventre de Montbéliarde, Minet n'était pas un mauvais cheval; il ressemblait à un ballon de foot. Toujours de bonne humeur, jovial et très apprécié par les clients dont il s'occupait, il inspirait confiance sous ses grands airs sacerdotaux. Minet vous découpait l'agneau, tranchait dans le lard, ciselait le jambon, avec une légéreté chorégraphique qui surprend toujours chez les gens qui dépassent le quintal.
Les beaux jours arrivaient. La petite brise qui marque la bascule du soleil derrière les montagnes s'était évanouie sur les eaux du lac qui viraient de l'émeraude méridien à l'encre vespéral. Par ce beau soir d'été sur la terrasse, il était penché sur une selle d'agneau, et faisait son découpage en close up. Etait-ce la concentration, le stress d'un service difficile? Toujours est-il que Minet se mit à perler. D'abord au-dessus des lèvres, puis sur le menton, la rosée sudoripare finit par coloniser tout le visage et particulièrement le front lisse de patinoire à mouche de Minet. Une première goutte avait commencé à dévaler l'arète nasale, menaçant de tracer la voie à toutes celles qui suspendues, n'attendaient que ça. "Oh temps, suspends ton vol"...Et l'équilibre se rompît en libérant quelques traitresses qui vinrent s'étaler sur la Pompadour, entre les aiguillettes et les panoufles.
Minet avait espéré que la semi-pénombre aurait empêché la client de voir l'offense et prît le pari de servir l'assiette quand même. Il l'avait à peine déposée devant celle-ci, que Madame déclara un "Merci d'avoir salé la selle" qui lui fit faire un demi-tour aussi sec (si je peux m'exprimer ainsi) en se confondant en excuses.