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Depuis plusieurs années maintenant, nous recevons chaque mois de juillet le sponsor de l'équipe américaine du Tour de France qui invite à grands frais ses meilleurs clients. Chairmans, Présidents de holdings, champions qui viennent mettrent en adéquation la hauteur des cimes alpines avec leur ego et leur surestime d'eux-mêmes dans leur passion; le cyclisme.
Les secrétaires organisent, les équipementiers envoient des velos de 400g en titane par Fedex, les préparateurs reçoivent, organisent et lavent le matériel, les masseurs massent, le sponsor allonge et les invités pédalent. Leur grand truc ce sont les cols mythiques, les sucres lents et l'eau minérale. Autant dire des clients pas chiants...et hyper rentables! La seule chose, c'est qu'ils n'arrivent rien à faire par eux-mêmes, à part pédaler.
La coach sportive venait toujours demander des bassines de glace dont je ne m'était jamais posé de question sur la destination. Un jour que l'un d'eux m'avait demandé encore je ne sais quoi, je me retrouvait dans leur espace dédié à la relaxation.
La 491ème fortune américaine selon Forbes 2006 était branché sur une centrifugeuse à oxygéner le boudin et se faisait autotransfuser son sang qui circulait pour étre réfrigéré dans la glace, oxygéné, puis réinjecté par une pompe dans l'autre bras.
Si les amateurs du cyclisme sont capable de ça, on peut se demander de quoi sont capables leurs champions professionnels; Armstrong, Landis, Contador ....?
Je pense que la maxime, "l'important c'est de participer" a mal été comprise.
La scène se passe sur la terrasse un soir d'été. Stefan Bobber, client genevois habitué reçoit des amis de Montréal et de Brooklyn. Monsieur Bobber est l'archétype du client sympathique, sans aucun signe ostensible. A la table voisine, l'irlandais nationaliste commence à grincer des dents et pour provoquer passe un coup de fil sur son portable en portant fort la voix afin de couvrir le son du yiddish qu'il a du mal à supporter. Monsieur Bobber fait gentiment remarquer à l'interlocuteur son manque d'à propos et l'invite à profiter pleinement du calme de cette belle soirée. Mais c'est plus qu'il n'en faut pour l'Irlandais qui exulte et qui, devant une terrasse bondée lâche l'insulte de "sales J....s!". Bien entendu je récupère l'irlandais à la réception qui vient se plaindre en prenant les devants, histoire d'avoir raison.
-"il est intolérable que l'on soit obligés de supporter des gens qui parlent fort et qui gênent la clientèle"
-" de qui voulez-vous parler, Monsieur?"
-"de cette table d'américains et de ce juif!"
Comprenant de qui il veut parler, je rétorque " Vous voulez dire, ce Suisse, Monsieur?"
L'irlandais est rouge de rage et a compris qu'il n'aura pas le dernier mot. Il finit par laisser tomber et regagne sa chambre.
Cette scène se passe en 2006 et j'ai attendu un an avant de la transcrire.
La semaine dernière, mes parents assistaient aux funérailles de la dernière survivante de la famille que mes grands-parents avaient cachée pendant la guerre.
On avait senti bien avant son arrivée le souffle du client "important" (si tant est que pour moi il n'y a pas de client plus important que d'autres, ni même moins important que d'autres). La Maison des Relais de Barcelone avait bien précisé que Monsieur et sa famille étaient des amis personnels du Président de la chaîne, qu'il était l'éditeur d'un des plus importants journaux catalans.
Sa secrétaire envoyait des fax et téléphonait pour savoir si on les avait bien reçus pour pouvoir les remettre à l'arrivée. Elle avait faxé l'itinéraire au chauffeur qui avait apporté les bagages plus tôt. Elle avait faxé un article sur la région, elle avait faxé un programme, bref tout était fin prêt pour que le séjour ne put pas laisser place au moindre imprévu.
Même le Directeur était resté ce soir là pour faire l'arrivée du client. Un empressemement ostensible s'était généré à l'arrivé du "grand de ce monde", que j'avais néanmoins intercepté à la réception pour faire son check-in, histoire d'obtenir quelques renseignements complémentaires, malgré les yeux inquiétés de mon Directeur.
Et je vous dirai que j'en ai vu, mais là...!
Panique à bord, monsieur le Président du journal ne savait plus où il habitait au sens propre du terme. Il a téléphoné à sa secrétaire pour pouvoir me remplir la ligne "adresse" nécessaire à notre fichier client....
Et de la conversation, à en croire Antonio Trescatore, sa compagne à quatre pattes n'en manquait pas. Il vouait à la chienne de sa vie une adoration digne du Gollum pour son précieux. A l'entendre, Malika, chienne de compagnie, était proche du Génie. Lorsqu'il appelait sa femme pour aller en ballade, Malika arrivait avec sa laisse, quand sa femme l'appelait pour dîner, Malika arrivait avec sa gamelle dans la gueule, lorsqu'il partait en course Malika prenait la panier à commissions. Elle comprenait ce qu'il disait à sa femme.
"Mais comme tous les génies, rajoutait-il, Malika était borderline". Le problème, c'est quand arrivaient les feux d'artifices ou les orages. Là, elle devenait folle, Malika. Elle avait complètement pulvérisé leur jardin d'hiver pendant leur absence, un soir d'orage imprévu, et laminé le salon lors d'une fête des voisins au bouquet final.
Ce soir là l'orage avait pété fort. Et les Trescatore finissaient de dîner. A 23 heures les occupants de la chambre voisine de la leur appelaient la réception pour demander le rétablissement du calme. Je montais pour écouter, et déjà dans le couloir j'entendais hurler les deux plasma de la suite des Trescatore. Pour couvrir le bruit de l'orage et dîner tranquille, Papa Trescatore avait mis le son au maxi afin que Malika ne s'affolât point, toute seule dans sa chambre.
Il s'en est fallu de peut qu'il essayât de nous faire croire que c'est elle qui avait allumé les télés!
...ne se limite pas à un étalage de culture, de répartie, de sponténéïté, de bons mots, ou d'esprit. Il doit essayer de mettre en valeur son interlocuteur en le mettant à l'aise. C'est toujours par une gentille parole que nous essayons de faire passer le douloureux moment de l'adddition que viennent parfois régler les clients à la réception. Mais il faut toujours prendre garde, car une question anodine ou une parole qui va plus vite que sa pensée peuvent se révéler assassines!
Le père, la mère, la fille et le fils sont à la réception. Madame souhaite régler le dîner et l'hôtesse demande aimablement à sa jeune clientèle en âge d'examen s'ils sont venus pour fêter le bac. Le regard de l'ado devient tout embué, et le père a un geste de soutien en mettant son bras autour du cou, disant "ce sera pour l'année prochaine" et sourire crispé de la mère....
Un bel homme de couleur passe à la réception pendant que sa belle Madame s'est absentée. L'hôtesse: -"Je vais vous donner une brochure en couleur, comme ça vous vous y retrouverez plus facilement"...[GASP!]
...Pourtant la journée avait plutot bien commencé. Je devais m'occuper d'un groupe d'une vingtaine de personnes pour le week-end. C'était un jour de fin d'hiver que la brume vient noyer de ses vapeurs fantomatiques. Le car était arrivé et chacun avait pris possession de sa chambre en silence.
Le thé devait être servi à 17 heures. Au salon, les membres arrivaient les uns après les autres: Lady vieille angleterre diamantée, clone de Tyrone Power, couple de camionneuses blacks, nabot à la moustache guidonnée et coiffure gominée, blonde callipyge péroxydée phagocytant un senior parkinsonien, vieille fille coincée et asséchée à l'affut d'un regard qui pourrait s'interesser à elle, gentleman farmer en Stetson et Santiags, et quelques anonymes. Ils en vinrent à se présenter. Ma première pensée fût à la secte.
Puis le repas fût servi. C'est entre la poire et le fromage que le lumière s'éteint et qu'un cri retentit. On installa les chandeliers en attendant le retour de l'électricité et la Lady se sentit mal. On lui avait piqué sa rivière de diamants! Se sentant défaillir, elle implora pour un Brandy, que je vins lui servir. Elle n'avait pas sifflé sa première lampée qu'elle s'affalait au pied du sofa Louis XV dans un râle lugubre. La Lady transformée en peau de tigre comme dans la tente du Maharaja de Bhopal!
Pas le temps de sortir de ma stupeur que les convives m'adressaient déjà des regards accusateurs. Par chance, la lesbienne black me fournit un alibi avec le cigare que je lui avait allumé, le temps de poser le verre de Brandy, laissant le champ libre au mystérieux assassin. La soirée tourna court et je ne dormis pas aussi bien que d'habitude...
Le lendemain, en faisant les vides des bouteilles de la veille, on trouvait Philippe et moi, la blonde étranglée dans les poubelles et à 15 heures un autre cadavre poignardé flottant sur le slip way.
Au tea time du dimanche, tous s'étaient retrouvés au salon et on chercha à élucider le mystère.
A 18 heures ils partaient, convives, acteurs et organisateurs. Le premier "Mystery Week-end" avait été une réussite!
Moralité immorale: le crime paie!
Journaliste à Lutèce Capitale, il avait débarqué avec sa femme et son petit monstre de deux ans pour un week à rallonge en demi-pension, invités aux frais de la Princesse. L'enfant Roi hurlait dans la salle, hurlait dans le bar, à la réception, sur la terrasse, dans la chambre, sans qu'aucune autorité de la part des parents dépassés ne se manifeste. A tout prendre un petit " mais enfin, mon chéri, tais-toi tu vas déranger les gens" même pas géné.
A la réception:
-"Monsieur, est-il possible de louer un bateau pour aller sur le lac?"
-"bien sur, vous pouvez vous rendre un peu plus loin, vous pourrez louer les dernières barques en bois qui existent encore sur le lac"
-"oui mais j'ai peur que ce ne soit pas assez sécurisé avec mon petit "
-" je pense qu'il y a des gilets de sauvetage dans les barques, Madame"
-"oui mais vous comprenez, même avec un gilet, il risque de basculer à l'eau, il est si turbulent"
-"pourquoi ne pas prendre alors les grands bateaux rouges et blancs qui font le tour du lac?"
-"oui mais je pense que c'est tout aussi risqué, en raison des bastingages, je crains qu'il puisse passer par dessus bord"
-"alors je vous suggère d'aller directement prendre le Libellule, qui est comme un bateau mouche, tout vitré et en conséquence, complètement sécurisé"
-"oui mais on sera plus à l'extérieur?"
-" .......ah, non, Madame, en revanche je crois savoir que vous pouvez faire la promenade sur le pont supérieur, en plein air" Et par pur sadisme je rajoute " Mais je crains que de la même manière les rambardes du pont supérieur ne soient pas plus sécurisantes.
perplexité de la cliente qui de toute façon n'arrivera jamais à se décider.
Plus tard, je passe sur la terrasse. Elle est assise au soleil, complètement absorbée par la lecture de son magazine.
Trente mètres plus loin, le bambin heureux, trottine dangereusement sur le ponton, sans surveillance....
