8 posts tagged “souvenirs”
Cela faisait déjà plusieurs années que le Révérend descendait à l'hotel pour ses vacances oeucuméniques. Il avait pris ses aises et était accueilli les bras en croix, je veux dire, à bras ouverts!
Il faut dire qu'il avait une bonne tête d'Irlandais sympathique avec favoris rouquins brousailleux, belle bedaine éthylo-lipidique et costume noir grand chic avec son petit col blanc. Il abandonnait le vin de messe - mais y en a-t-il chez les protestants?- pour les chateaux du Bordelais et demandait expressément toujours les mêmes chambres. Celles qui ne communiquaient pas par la porte, mais par le balcon extérieur.
Le Révérend était accompagné d'un "aspirant" Révérend plus jeune, à la peau moins couperosée, au ventre plus plat, et au visage plus glabre, mais avec la même mise. L'après midi était dédié au repos et ils se retiraient dans leur chambres respectives.
Le Révérend supérieur attendait un fax urgent de son ministre et m'avait demandé de le lui faire porter aussitôt qu'il arriverait. Ce que je fîs.
En frappant à la porte, le "oh yes!" enthousiaste que j'obtins en guise de réponse, m'engageât à pousser la porte et à entrer sans me faire prier. L'aspirant Révérend était nu, dans la position du prieur. Non pas celle du chrétien agenouillé, mais dans celle du prieur musulman, courbé vers la Mecque et le Révérend supérieur dans un étât de grâce le bénissait de son goupillon personnel.
Ils ne m'ont même pas vu, ni entendu. J'ai déposé le fax sur la console, refermé la porte silencieusement pour ne pas les gêner dans leur prière.
J'ai compris depuis ce qu'est le mystère de la foi et que les voies du Seigneur ne sont pas si impénétrables. Amen.
Je vous avais déjà parlé de Madame Von Klopp. Si! celle qui fumait trop et qui avait fini par se faire rattraper par son cancer et que son mari avait dispersée sur la plage.
Monsieur et Madame Von Klopp était un couple qui s'était marié sur le tard. Sans doute parce qu'ils étaient trop moches tout les deux et que personne n'en avait voulu. Lui était grand avec des yeux globuleux, parlait du nez, avait une coupe de cheveux très personnelle - le genre paillasson permanenté - un air de ne pas avoir inventé la poudre à couper l'eau chaude. Il me faisait penser aux Barios, ces clowns de la piste aux étoiles qui étaient toujours accompagnés par une magnifique blonde.
Elle, Madame Von Klop, évoquait le retour de la Shoah, décharnée avec une voix sépulcrale de cigarette, une taille minuscule qui ne permettait pas de la voir quand elle passait devant la réception car elle ne dépassait pas le comptoir, si ce n'est le nuage de nicotine et de goudrons qui la poursuivait. Ils étaient habillés de la dernière collection d'Emmaüs, ternes et insipides, mais ce qu'ils ne pouvaient pas cacher, c'est qu'ils étaient profondément amoureux.
C'est donc complètement désorienté, que Monsieur Von Klop était venu semer au vent les cendres de Madame, dans cet endroit qu'elle aimait tant.
Et puis le temps à a fait son oeuvre. Nous n'avons pas vu Monsieur Von Klopp pendant deux ans, puis un beau jour de Pentecôte il s'annonça. Le cabriolet sport aux quatre anneaux avait fait place au break Volvo, Monsieur Von Klopp avait fait un passage chez le coiffeur, petites lunettes de soleil top tendance, chemisette Dolce Gabbana et Jean Gucci à la place des Culs de bouteille, des cotonnades rapiécées et des sacs à patates. Monsieur Von Klopp avait gagné dix ans sans passer par un plasturgiste. De la place du passager, sortit une très belle blonde, le genre de celle qui accompagnait les barios! Juste retour des choses.
Il était venu m'expliquer comme pour s'excuser que malgré ce qu'il avait vécu avec Madame Von Klopp, il ne pouvait rester tout seul. Et comme tout le monde le sait il vaut mieux être bien accompagné que seul! Juste retour des choses!
Je les voyais déjeuner sur la terrasse, et je ne pouvais m'empêcher de penser aux cendres de Madame Von Klopp dispersées dans le parc 30 mètres plus loin. Les mêmes cendres aspirées par la tondeuse lors de la tonte de la pelouse. L'herbe fraichement tondue et les cendres balancées dans le composteur. Puis le compost répandu dans le jardin aromatique. Et finalement les fines herbes dans la salade de Monsieur Von Klopp et sa nouvelle Barbie. Juste retour des choses!...
Il s'appelait"Minet". Paix à son âme. De la cendre à la cendre il est retourné, avec la clope comme trait d'union.
il avait fait l'école hôtelière dans les années 60 et je l'ai connu comme chef de rang lorsque je suis "rentré"en hotellerie de luxe. Un mètre cinquante au garrot, déplumé comme un vautour, et avec un ventre de Montbéliarde, Minet n'était pas un mauvais cheval; il ressemblait à un ballon de foot. Toujours de bonne humeur, jovial et très apprécié par les clients dont il s'occupait, il inspirait confiance sous ses grands airs sacerdotaux. Minet vous découpait l'agneau, tranchait dans le lard, ciselait le jambon, avec une légéreté chorégraphique qui surprend toujours chez les gens qui dépassent le quintal.
Les beaux jours arrivaient. La petite brise qui marque la bascule du soleil derrière les montagnes s'était évanouie sur les eaux du lac qui viraient de l'émeraude méridien à l'encre vespéral. Par ce beau soir d'été sur la terrasse, il était penché sur une selle d'agneau, et faisait son découpage en close up. Etait-ce la concentration, le stress d'un service difficile? Toujours est-il que Minet se mit à perler. D'abord au-dessus des lèvres, puis sur le menton, la rosée sudoripare finit par coloniser tout le visage et particulièrement le front lisse de patinoire à mouche de Minet. Une première goutte avait commencé à dévaler l'arète nasale, menaçant de tracer la voie à toutes celles qui suspendues, n'attendaient que ça. "Oh temps, suspends ton vol"...Et l'équilibre se rompît en libérant quelques traitresses qui vinrent s'étaler sur la Pompadour, entre les aiguillettes et les panoufles.
Minet avait espéré que la semi-pénombre aurait empêché la client de voir l'offense et prît le pari de servir l'assiette quand même. Il l'avait à peine déposée devant celle-ci, que Madame déclara un "Merci d'avoir salé la selle" qui lui fit faire un demi-tour aussi sec (si je peux m'exprimer ainsi) en se confondant en excuses.
Ce devait être en 1986, 1987. Luc Montagnier qui avait découvert le virus du sida 3 ans plus tôt venait en voisin lorsqu'il venait à la fondation Mérieux faire des conférences. On ne parlait que de ça. Des fantasmes de punition divine étaient invoqués autour de cette maladie honteuse qui faisait les délices des grenouilles de bénitier. Elles trouvaient là, tout comme les vieux réacs de l'extreme droite traditionnelle qui ne voyaient que d'un oeil, un bon moyen de jeter l'anathème sur les sodomites et les dépravés qui l'avaient contractée.
Ils étaient arrivés tous les deux, librement en couple. L'un des deux portait sur lui les traces d'une maladie non authentifiée, et aussitôt suspectée. Chauve, peau laiteuse et transparente comme de l'opale bleutée, pour moi il ne s'agissait rien d'autre que d'une chimio. Le lendemain, dans le cahier de consignes de la Direction à la Gouvernante, on pouvait lire en rouge et souligné : " Attention dans la chambre 22. Bien nettoyer le tout à fond. N'avoir aucun contact direct avec le linge souillé. Mettre des gants en caoutchouc. Laver les draps et les serviettes de toilettes à part, javelliser et bouillir. Désinfecter à fond les sanitaires et la salle de bains à la javel, ainsi que la télécommande de la télé et de la clim. Clients suspects."
J'avoue avoir été un peu outré devant cette consigne moyenageuse. Et je n'ai pas pu m'empêcher de rajouter sous ces mêmes lignes "Procéder de même dans la chambre du Ministre de l'Intérieur". [Monsieur Pasqua était de passage aussi ce soir-là]
Cela m'a valu mon premier avertissement.
Ah, l'Inde! Merveilleuse et fascinante. Troublante, ensorcelante et mystérieuse. Nous avions comparé, lors de notre retour, ce grand bain dans le sous-continent à une collision frontale entre la culture occidentale et orientale. Il est ma foi vrai qu'il est difficile d'appréhender une culture pareille sans laisser un peu de soi. Tous les voyageurs reviennent avec la même impression, mais souvent aussi les mêmes mots.
Comment vous dire pour vous faire comprendre: Lorsque nous sommes éduqués à une culture, intégrés à une société, formatés en somme, tout agissement qui s'ordonne dans la ligne tracée des convenances s'inscrit dans la normalité et passe donc inévitablement inaperçu, puisque "normal".... Sortez de là et tout s'effondre: essayez de péter à la table de l'ambassadeur par exemple, pour voir. L'Inde c'est un peu pareil, tout ce que vous y voyez, y vivez en tant qu'occidental vous ramène forcément à des questions sur vous-même.
Trois exemples hardcore pour imager le propos:
Fraternité : Les mendiants mendient, c'est leur karma, pas de pot, mais ils s'en foutent, la prochaine vie sera meilleure. Quel européen pourrait se résigner à une telle fatalité? Et pourtant, après 15 jours de mendiants pendus à vos basques, vous arrivez à les dédaigner aussi bien que les castes supérieures et à les éloigner d'un soufflet, comme le pet chez l'Ambassadeur!
Egalité: Tumulte dans les dédales du palais d'Udaïpur, c'est le Maharadja qui se pointe avec son troupeau de bodygards! Ecartez-vous manants, baissez la tête marauds, prosternez-vous faquins et vénérez le Grand, l'immense maitre du Palais d'Udaïpur, et surtout ne levez pas votre regard impur de petit blanc sur Maharana Mahendra Singh "ne me regarde pas tu m'salis", " eh ben casse-toi alors, casse-toi pauvre c.."
Reflexivité: Varanasi. C'est là que l'ultime tabou sera franchi. C'est le soir sur les Ghats le long du Gange sacré. Dans la pénombre entre chien et loup, nous nous balladons dans les brumes fantômatiques du crépuscule, à l'heure de l'apéro, avec une petite faim naissante. Hum! Elle m'avait bien plu cette petite fumerolle avec son odeur appétissante de travers de porc caramélisé... jusqu'à ce que je réalise que mon réflexe de Pavlov était déclenché par l'aîné de la famille qui était en train d'allumer Mémé pour son dernier voyage. Berk!
Depuis, j'ai entamé une thérapie avec le Docteur Hannibal Lecter, qui a signé entre autre un excellent ouvrage sur "les recettes avec mes amis" et avec qui nous partageons parfois quelques banquets. Chez lui, souvent je ne suis pas dans mon assiette. C'est mieux ainsi, je crois....
Un peu à la même époque, nous avions les Hutchinson. Lui, c’était la caricature même du texan, stetson, santiags et cravate cow-boy. Il possédait des gisements d’hydrocarbure dans les plaines du sud, des champs de sorgho dans les plaines de panhandle, des ranches dans la région des collines et Big bend. Il était né à El Paso, était fils unique, pété de thunes et voyageait beaucoup en europe. C’est dans un palace parisien qu’il avait flashé sur Zrinka la serbo-croate. Veuve très jeune, exilée économique dans les années soixante, elle était venu trimer comme femme de chambre pour nourrir ses deux gamins restés au pays. Elle parlait avec un fort accent, était familière mais sans vulgarité, opulente ce qui ne gâchait rien, et accorte pour en rajouter et n’en déplaire à notre yankee. Il n’en fallut pas plus pour que notre prince du pétrole et de la céréale tombât raide dingue de la femme de chambre. Il entreprit d’apprendre la langue de Molière : « Belle Zrinka, vos beaux yeux d’amour mourir me font ! » - « si toi vouloir moâ, toi prendre toute famille avec ! » Le marché fût conclus pour un mariage mi morganatique, mi ancillaire, et la famille passa de l’est au far-west.
Quand ils arrivaient à l’hôtel, c’était le tapis rouge qui se déroulait. Pas celui de l’obséquiosité folklorique mais celui de la sympathie. Les Hutchinson étaient de ces gens que l’on a envie de satisfaire et d’aimer parce qu’ils sont aimables. Ils ne se positionnaient pas par rapport à leur argent pour exister. Ils étaient naturels et un peu bruts de décoffrage, et somme toute, forts attachants.
C’était surtout les femmes de chambre qui avaient les faveurs de Madame Zrinka et elle leur refaisait régulièrement le même numéro. Une fois installée, elle appelait l’une d’elle pour lui montrer une robe dans sa penderie, déchirait l’ourlet devant la soubrette éberluée et lui tendait le vêtement « toi voir ? Tout déchiré ! Toi réparer et rapporter moi ! » Dans le quart d’heure qui suivait la robe était rapportée et Madame Zrinka déposait dans la main de la camériste un pourboire mirobolant. « Merci beaucoup. Toi comprendre ? Quand moi femme de chambre, tellement rêvé que ça arrive à moi, et jamais arrivé. Maintenant que moi peux le faire, le faire avec toi ! ».
Si toutes unanimement sont sorties de la suite la larme à l’œil, je veux bien croire que c’est plus pour cette part de rêve qu’à cause de la somme qu’elles avaient dans les mains.
...Très jeune, quand on a devant soi tous ses rêves, ou très vieux, avec derrière soi tous ses souvenirs. [Henri de Régnier]
Madame descendait toujours seule à l’hôtel. Elle venait de Cannes. Elle était assez énigmatique. Silencieuse. Comme absente. Et seule. Elle consommait peu, déroulait ses journées entre petit déjeuner frugal, déjeuner léger et potage hypocalorique. Aucun excès. Jamais. En nature comme en espèces. Ne fut-ce que pour laisser un franc de pourboire aux serveurs qu’elle monopolisait, plus affamée de contacts humains que de nourriture, à essayer de compenser un peu sa solitude.
Elle partait vers 15 heures tous les après midi faire sa promenade le long du lac, en longeant les ombrages, bien à l’abri sous son ombrelle. Longue robe, dentelles, et capeline lui donnaient un air d’héroïne échappée d’un roman de Scott Fitzgerald. Sa profonde mélancolie, l’impression de lévitation sous sa robe Laura Ashley et son regard perdu dans le lointain confirmaient l’allure fantomatique. Elle attirait le regard, mais personne ne se moquait car elle inspirait une profonde tristesse. Elle revenait vers 5 heures, seule.
On avait appris des femmes de chambres auprès desquelles elle s’était un peu confiée, le résumé de son histoire. Benjamine d’une famille de domestiques, elle avait grandi avec le fils des maîtres. De la petite enfance à l’adolescence, les liens tissés avaient été si forts qu’il advint ce que vous pensez à la première poussée de testostérone pubère. Voila que notre Madame se retrouvait avec un polichinelle dans le tiroir. Juif de surcroît ! Courroux d’une famille et déshonneur d’une autre. La bonne idée des amoureux fût de s’enfuir au Maroc avec le coffre-fort du vieux maître, en ces temps troublés des années quarante. Quant elle revint dans les années soixante, veuve, elle venait de se brouiller avec son fils qui était resté au Maroc pour épouser une arabe sans son accord (elle n'en voulait qu'à son argent d'après elle...), sa famille l’avait reniée, sa belle famille avait été exterminée, mais elle était extrêmement riche. Extrêmement radine. Et extrêmement seule.
Elle était venue un jour à la réception m’apporter une carte postale à expédier. Mon regard se portait discrètement sur l’adresse afin d’estimer le montant de l’affranchissement. C’était son adresse qui figurait sur la carte. Madame s’écrivait pour briser sa solitude. Quand je relevais les yeux, elle avait disparu comme dans un souffle.
Ce devait être au siècle dernier, vers 1985/1986. Ce soir là j'attendais dans mon rang une grande table de 8 anglais. Je ne savais pas encore à ce moment que mon client serait celui qui vampirisait avec son groupe la toute jeune bande FM, et la première chaine musicale de télé. Le média branché était le nouveau vidéoclip et le leur allait devenir rapidement culte. Il s'y balançait avec la précision d'un métronome, comme les petits orphelins roumains que l'on allait découvrir en 1989. Leur tournée européenne était phénoménale, et ils profitaient de leur passage en France, et de leur nouveau statut économique, pour goûter aux joies de la gastronomie française et aux "trois étoiles". Ce n'était pas si banal à l'époque de servir une tablée de gens de mon âge. En général c'était plutôt l'âge canonique qui venait s'attabler. L'ambiance s'était donc rapidement placé sous le signe de la décontraction, d'autant plus que j'étais assez branché rock new wave à l'époque, et en conséquence plutôt fan de leur musique omniprésente dans les boites de nuit. Tout ça nous amène donc au moment du café et de la clope dans un moment d'extrème convivialité. "On peut fumer?" me demande Mark Hollis. "Bien sur, vous pouvez!". Pour dire que c'était bien à une autre époque. On ne risquait ni un procès d'américain, ni la foudre du censeur. C'est en revenant vers leur table, que je fus atterré! Ils étaient tous en train de rouler un pétard, les premiers les avaient allumés, et les fumerolles délictueuses allaient chatouiller les narines offusquées des dîneurs estomaqués. Je crois que je m'étais un peu mépris sur le sens caché de leur question - inhabituelle dans ces lieux -, ce que je leur expliquait rapidement pour régler la situation embarrassante.
Le lendemain soir, j'étais invité au concert avec mon commis dans le carré VIP et sur la scène le chanteur en croisant nos regards stupéfiés nous mima la fumette avec un sourire entendu.